ma vie d’illustratrice : 2013 l’année des changements

J’écris régulièrement que tel ou tel mois me laisse épuisée. J’oublie parfois de préciser à quel point ma profession est exigeante. Si vous avez découvert mon travail récemment, j’imagine qu’il vous parait idyllique et je suis la première à admettre que les conditions dans lesquelles j’exerce sont parmi les meilleures que j’aurai pu espérer lors de mes débuts, il y a presque 10 ans.

Je fais partie des quelques auteurs illustrateurs qui vivent uniquement de leur travail, c’est une victoire en soi, pourtant, même à mon niveau, c’est encore une vraie bataille.

Voilà comment j’ai commencé l’année.

Début 2013 ma collaboration avec Marvel semblait en suspend. Les deux séries auxquelles j’apportais régulièrement ma collaboration se sont finies et il est vite apparu que malgré tout le bien que les lecteurs pensaient de mon travail, mon éditeur principal ne savait plus trop quoi faire de moi.
J’avais toujours pensé que l’une des grosses erreurs à ne pas faire en tant qu’illustrateur est de mettre tous ses œufs dans le même panier et c’est exactement ce que j’avais fait en 2012, tant le travail que me fournissait Marvel était exaltant. La leçon n’en fut que plus dure.

À ce moment là je venais d’emménager à Berlin où je me suis vite sentie isolée, prise dans une période glaciaire interminable et ne connaissant personne.
Un de mes contacts facebook m’a gentiment proposé d’intégrer son studio d’illustration en tant que guest mais l’expérience n’a pas durée, les horaires ne me convenaient pas.
J’y ai tout de même rencontré des gens formidables.

Je pensais travailler sur mes projets personnels pour ne pas me perdre en auto-apitoiement et j’ai également contacté quelques uns des contacts que je gardais au cas où. J’ai gratté aux portes, envoyé des portfolios et ai profité d’opportunités qui sont bien tombées.
Il y a deux ans, j’avais reçue une carte de visite d’un éditeur de chez Dynamite lors de la NYCC. Il se rappelait de moi et m’a commandé une couverture pour la série Damsels. L’an dernier, une éditrice de chez BOOM avait repéré mon travail au même NYCC et m’a proposé une série de couvertures pour la série Suicide Risk. Je travaille toujours dessus.
On m’a engagée pour peindre puis créer des illustrations pour un jeu vidéo. C’était très enthousiasmant mais la boite a fait faillite et je n’ai pas reçu mon dernier règlement. Ça reste une excellente expérience.

Je fais des essais pour designer des figurines pour un jeu de plateau. Je ne serai pas retenue, mon style ne convient pas.

En février j’ai peint une couverture alternative pour la série fearless defenders. L’éditrice aime mon travail et sait que je cherche à refaire des pages. Elle m’engage pour peindre entièrement le volume 7 de la série. Je la finirai fin mai et les critiques sont élogieuses. Cela me donne de l’espoir.
Fin février, on me propose de participer à une bd issue de la série Once Upon A Time. Hélas les deadlines de cet ouvrage et de fearless défenders sont trop proches et le comité d’éditeurs de Marvel a peur que je ne puisse tenir les délais. Je dois donc abandonner Once Upon A Time, la mort dans l’âme.

Au mois de mars je peins des couvertures pour Hachette et Flammarion .

En Avril, je ressors le contrat de représentation de mon agent que je n’ai toujours pas signé. Je suis extrêmement hésitante. Après tout, je me suis toujours bien débrouillée seule, mais c’est un fait, démarcher, je n’aime pas ça. Je signe pour une représentation exclusive sauf pour le domaine du comics et sur le territoire français. Mon agent ne m’impose pas son logo, et admet que j’accepte les offres que l’on me soumet directement si le projet est modeste. Je me dis que dans le pire des cas, je me retirerai et attend de voir.
J’ai eu de la chance. Jusqu’ici il m’a trouvé du travail chaque mois.

En mai, je ne sors plus de chez moi. Les pages de Fearless Defenders mangent tout mon temps. Ça m’épuise et me ravit à la fois. Fin mai, je m’endors en marchant en plein musée. il est temps pour moi de me reposer. Une amie passe à Berlin, puis repart, je l’ai à peine vue.

Finir une BD est toujours une épreuve. Il faut se remettre des dernières semaines intenses et en même temps gérer le temps libre dont on ne sait plus que faire puisque l’on menait un rythme de croisière, certes épuisant, mais régulier. C’est un peu comme si un tapis roulant s’arrêtait brutalement alors que l’on courait dessus comme un dératé.

Juin, il fait beau, je profite de la douceur de Berlin en été pour enfin découvrir la ville et j’ai mon premier gros contrat avec une maison d’édition de littérature jeunesse nord américaine. Penguin Press me paye le quadruple de mon tarif usuel pour une couverture. Je n’en reviens toujours pas.
Ils me demanderont beaucoup de retouches mais me paieront un gros bonus pour avoir monopolisé mon temps.

En juin, je travaille sur une couverture de dossier de promo pour un film en préparation.

En juillet, je continue les couvertures pour BOOM, j’en fais également une pour un magazine américain.

En aout, on me propose un one shot sur Superior Spiderman, un team-up avec Namor. Je suis très excitée et également effrayée. C’est beaucoup de pression de travailler sur un personnage si emblématique. Je me rends bien compte que d’habitude, Marvel m’utilise sur des projets qui appellent un lectorat plutôt féminin. Mon style n’est pas girly mais je me demande tout de même comment il sera reçu par les fans de l’homme araignée. Certains d’entre eux sont totalement réfractaires au changement et ils ont déjà du mal à digérer le coup du freaky friday que la maison des idées leur a imposé.
En attendant le scénario, sensé arriver vers le 10 septembre, je finis quelques couvertures. La prochaine NYCC est dans seulement deux mois et je commence à prendre des commandes pour les particuliers.
Delcourt me contacte pour travailler sur les couvertures de la série Superworld. Et c’est un vrai plaisir de retrouver l’édition française dont je m’étais éloignée.

Au cours de l’année, j’ai continué à envoyer mon book à mes anciens éditeurs ou contacts. Je les tiens au courant de mes progrès et envies. Je leur rappelle surtout que j’existe. Après tout, il y a longtemps que je sais que dans ma profession, il faut avant tout occuper le terrain. Chaque année apporte son lot de nouveaux illustrateurs talentueux. Je ne me fais pas de fausses illusions sur mon niveau. Je connais mes qualités et je travaille sur mes défauts. Les éditeurs savent que la qualité de mon travail est constante, que je ne plante jamais une deadline et que je suis toujours à l’écoute de leurs demandes si il y a des corrections. Et si parfois elles m’ennuient, je n’en laisse rien paraitre parce que je sais que je fais partie d’une équipe qui travaille pour mettre au mieux un livre en valeur. Le livre passe toujours avant mon égo. Les éditeurs apprécient ça.

En septembre, je suis contactée par Dynamite via mon formulaire de contact pour une couverture du comics Red Sonja. J’ai déjà travaillé avec Dynamite en début d’année mais visiblement, mon interlocuteur n’était pas au courant. Les maisons d’éditions de comics sont grandes, c’est compréhensible mais je trouve ça drôle tout de même.
Je finis cette couverture, une autre pour Boom, une couverture de magazine et j’attends le scénario de Spiderman, sensé arriver vers le 10 septembre.
Septembre passe vite, je n’ai toujours pas de scénario en main. Je commence à paniquer puisque je passe 15 jours à New York pour la NYCC et que je sais que j’aurai forcément besoin de deux jours pour être opérationnelle à 100% à mon retour. Mon éditrice me propose une couverture de spiderman en attendant mais je refuse pour me consacrer entièrement au découpage lorsque j’aurai le script. Je le regrette encore.

Le script ne vient toujours pas et je pars à New York. Durant la convention, je passerai mon temps à expliquer aux lecteurs que je suis supposée travailler sur Spiderman et que ma deadline est dans moins d’un mois mais que j’ai dépassé l’état de panique et que je flotte désormais avec dans l’esprit le mantra ” tout ce qui doit arriver arrivera “. Les éditeurs de Marvel que je verrai sur place passeront leur temps à me rassurer en me disant ” you’re gonna do well, it’s gonna be fine ” . Je les soupçonne d’avoir reçu des consignes.

Sur place, je revois un de mes premiers éditeurs de chez Marvel qui travaille désormais pour Vaillant comics. Il souhaite retravailler avec moi. Nous échangeons des coordonnées. Il me fera signer un contrat le mois suivant.

Je travaille sur deux couvertures de roman pour mon agent, les finis et reçois enfin la deuxième partie du scénario. À ce moment là, il me reste 12 jours pour faire une bd de 20 pages, couleur comprise. La deadline ne peut pas bouger.

J’envoie un mail à mon éditrice pour lui dire qu’espérer avoir les pages finies en temps et heure est totalement utopique. Le projet m’est retiré. Je ne serai pas payée pour les crayonnés de la première moitié, j’en ferai mon deuil.
En échange, on me donne le scénario de Supérior Spiderman : Inhumanity. J’ai à peu prés un mois pour le découper et le peindre. J’investis l’argent qu’il me reste de mes gains au NYCC dans une Cintiq pour gagner du temps.
Je n’aime pas tellement les Cintiq et chaque fois que j’ai essayé, l’expérience m’a rebutée, mais je fais le paris que je m’y ferai. Ce sont les lignes des immeubles et du costume de Spidey qui m’ont convaincue de la nécessité d’investir. À 1600€ la tablette, il vaut mieux ne pas se tromper.
Maintenant, je découvre, rassurée que mon calcul était bon et qu’en plus je peux paramétrer l’écran pour travailler en mode portrait. C’est un énorme avantage, presque une révolution.
Le mois de novembre passe en un souffle. Je fais une couverture pour Boom, et une autre de roman jeunesse, toujours pour mon agent mais surtout je me consacre aux pages. La date d’impression est le 13 décembre, je dois absolument avoir fini le 10 puisque j’ai accepté 6 couvertures pour le même mois.
Parmi elles , une couverture pour le tout nouveau comics de Tomb Raider pour Dark horse. J’ai déjà travaillé pour eux il y a deux ans. Je suis ravie qu’ils me fassent confiance pour cette histoire, d’autant que j’ai été très fan du jeu que j’ai eu la chance de découvrir dés sa première sortie. Était ce en 1994 ?
Vers le 8 décembre, j’ai fini le noir et blanc de la bd, je me donne deux jours pour les retouches et la couleur. Je me rends compte à ce moment là que je travaille 13 heures par jour et que je ne suis pas sortie depuis une semaine, au grand dam de mon compagnon et au grand plaisir des services de livraisons de repas à domicile.

Mon obligation à ce moment : finir une page par jour. Je ne me couche pas avant de finir la page parceque ça voudrait dire commencer la journée avec un travail inachevé. Je n’ai pas droit à l’échec, peu importe si parfois mon travail est inégal, il doit sortir à l’heure.

Pourtant, fort est de constater que c’est loin d’avoir été le bouclage le plus fatiguant que j’ai fait et je pense que bientôt, je pourrai finir une bd sans être épuisée ou me coucher à 5 h du matin chaque jour de la dernière semaine.
Je finis les dernières couvertures de l’année, deux d’entre elles ont des deadlines qui se sont étendues et finalement, me voilà, aujourd’hui, à l’orée d’une nouvelle année.
Marvel a confirmé une nouvelle bd à rendre en juin, d’ici là, je vais surement continuer à gratter aux portes et essayer d’assurer ma place dans le métier.
Le métier d’illustrateur est loin d’être une sinécure. Chaque année est différente et il est presque impossible de prévoir ce qui se prépare pour nous. Il faut tenir le cap, ne jamais se relâcher, ne surtout pas laisser les commandes à d’autres ou au destin.
Je ne sais pas ce qui m’attends mais je vais tout faire pour que ce soit exaltant.
Rendez vous en 2015 pour le bilan.



39 Comments

  1. Wow et entre tout ca une belle Black Widow pour ma collection je te souhaites une bonne annee et j'ai toujours hate de voir tes projets imprimes!

  2. c 'est super interessant comme résumé de l'année ça motive beaucoup pendant les periodes de creux niveau clients pour les illustrateurs qui n'ont pas la chance de bosser regulierement comme toi! et taper des pages de comics en si peu de temps, pour l'avoir fait c 'est enorme *o* bravo 😀

  3. oui, je n'ai pas noté les commissions, c'est vrai

  4. en plus? tu bosses super vite alors *o*

  5. j'en fais autant que je peux, ça reste peu mais j'aime bien. ça fait du bien de retrouver les pinceaux

  6. y 'a bcp de projet et en plus je ne savait pas pour le projet de once upon a time *o*

  7. Ca faisais vraiment trop longtemps ue je voulais une widow par toi tres heureux d'avoir fait le saut l'an passe

  8. oui, j'étais verte de l'avoir raté , surtout au vu de la qualité du volume, mais il est possible qu'il y a un tome 2 🙂

  9. la chance si tu peux bosser dessus *o*

  10. Compte-rendu très intéressant. Surtout vu la qualité du boulot. Bon courage pour 2014. 🙂

  11. grainedepluie wrote:

    Merci Mathieu. Je tiens le cap ^^

  12. Sjan Weijers wrote:

    very recognizable.. I couldn’t read everthing but thanks for sharing and good luck to you in 2014!

  13. Thanks a lot Sjan and happy new year to you ! I’ll try to write the article in english for my tumblr 🙂

  14. Un véritable témoignage…Passionnant, instructif …et qui incite au respect. Tant par la qualité de l'écrit , que par cette toute particulière ambiance "pression, excitation, défi, et "plongée dans un autre espace temps" que le commun des mortels (non artiste). Merci.

    • grainedepluie wrote:

      merci Vincent. ça me touche beaucoup que tu apprécie suffisamment mon texte pour en signaler la qualité. 🙂

  15. Thierry wrote:

    Impressionnant, je me suis toujours dis que vivre de sa passion devait être quelque chose de merveilleux, c'est ce genre de compte rendu qui ouvre les yeux, nous autres lecteurs ne connaissons pas toujours l'envers du décor qui comme tous travaille n'est pas toujours simple! Once une serie que j'affectionne car je la regarde en famille, dommage que tes journees ne fassent que 24 heures, 😉 mais qui sait peut etre qu'ils te re contacterons.

    • grainedepluie wrote:

      Merci Thierry. Je l'ai fait pour ça. En tant qu'artistes, nous ne sommes connus du lectorat que par nos instants de gloire que sont les publications. ça contribue à la glamorisation de la profession. Pourtant le métier a bien des facettes .

  16. Timothée wrote:

    C'est vrai que c'est super intéressant comme rétrospective, ça nous plonge dans le métier et tout ce petit univers.

    Vu de l’extérieur le coup du Spider-man Team up parait rageant, alors vu de l’intérieur je préfère même pas imaginé .

    Mais au final on a quand même l'impression que l'année 2013 a été riche et variée ce qui me parait plutôt bien dans une vie, et nous en plus on peut en profiter ce qui est encore mieux 😉

    • grainedepluie wrote:

      oui, je suis loin d'être à plaindre. Au final, j'ai eu du travail tous les mois et je collabore avec de gros éditeurs. Ce n'est pas une si mauvaise année, j'en ai eu de pire 🙂

  17. Très mouvementé le métier d’illustrateur, on ne s’en rend pas compte en tant que simple lecteur :/

  18. C’est une réalité que j’aimerai plus évidente, notamment pour ceux qui rêvent du métier. Le “talent” seul ne suffit pas. Il faut de l’opiniatreté 🙂

  19. Sympa ce petit blog où on en apprend plus sur votre vie ! Et le tumblr avec ttes ses illus est à tomber…

  20. Excellent ce papier. Merci.d’avoir détaillé autant.
    C’est bien écrit, clair et concis. (y)

  21. Merci pour ce témoignage honnête et félicitations pour tout ce travail accompli, en plus du talent !

  22. Guile Sharp wrote:

    Big respect pour ton talent et surtout ton professionalisme, Mum! T’es une grande et les gens le savent!!! Keep doin’ your damn thing! 😉

  23. David Brami wrote:

    Wow, merci pour ce post, ca donne le vertige ! ^^

  24. Ismael Ba wrote:

    Ouaip, c’est riche d’enseignements! Bravo pour ton opiniatreté d’ailleurs !

  25. Progresser ou s’effacer, ce sont un peu les seuls choix que l’on a. Personne n’a besoin de nous dans ce métier , c’est pour ça qu’il faut s’accrocher.

  26. LAMBERT wrote:

    en fait tu est comme tes personnages d illustration
    tu arraches
    tu dechires
    un seul but …continues …mais respires

    j ai apprecie le fait que tu restes toi meme

    a Longwy
    jean luc

  27. grainedepluie wrote:

    Merci Jean Luc !

  28. MrWak wrote:

    Superbe post, année très occupée en effet, c’est vrai qu’on ne se rend pas compte “d’ici”. Très heureux d’avoir pu te rencontrer, toi et ton partenaire, il y a quelques années au LCF.
    – François

  29. C’est super intéressant. Merci de prendre le temps d’écrire ça.
    ?a donnerait presque envie de le faire.

  30. Je trouve que tu nous livres ici un exercice plein d’humilité et de pudeur -paradoxal, puisque tu partages des morceaux choisis- avec nous.
    Bref, je suis touché par ton témoignage.
    Merci, Tipane!!!

  31. Article passionnant, très intéressant de découvrir les coulisses de la création artistique. (Merci pour l’acceptation comme “ami”)

  32. Fred Ian wrote:

    Edifiant, et passionnant, un texte qui retranscrit bien les hauts et les bas d’une artiste à son compte. (y)

  33. Fabrice Weiss wrote:

    A la rentrée,si tout se passe comme prévu, je vais vivre l’expérience de devoir gérer 2 BD en même temps.
    Je penserai à toi quand je ferai des nuits blanches 🙂

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